Se nourrir au travail: Révolutionner les menus

Dans certaines régions du monde, les travailleurs font passer les préoccupations d'ordre pratique avant l'exigence de qualité lorsqu'ils se mettent en quête de nourriture au cours de leur journée de travail. De façon croissante, tous ceux qui ont le loisir d'accéder à une alimentation saine font le choix inverse tandis que les autres, faute de moyens, ne peuvent pas se procurer de la nourriture en quantité suffisante. Dans une nouvelle étude intitulée "Alimentation au travail", Christopher Wanjek analyse les conséquences de cette tendance sur la productivité à l'échelle mondiale - s'interrogeant sur les raisons pour lesquelles les employeurs, les gouvernements et les travailleurs eux-mêmes négligent cette question alors qu'ils gagneraient tant à s'y intéresser. Tout en présentant un large éventail de stratégies innovantes permettant l'accès à une alimentation à la fois saine et abordable, C. Wanjek montre comment les entreprises du monde entier peuvent espérer d'importantes retombées positives en terme de qualité, de productivité et également de moral des travailleurs. Un reportage d'Alicia Priest.

Avec d'une part une fraction importante de la population mondiale qui ne mange pas à sa faim et de l'autre un nombre équivalent de personnes qui mangent trop, la nécessité d'une révolution alimentaire au travail s'impose sans l'ombre d'un doute. Les inégalités ne sont pas uniquement d'ordre quantitatif, la qualité de la nourriture pose également de graves problèmes. Mais alors, quel est le terrain privilégié de l'action?

Alimentation au travail: des solutions pour la malnutrition, l'obésité et les maladies chroniques, une nouvelle étude du BIT réalisée par Christopher Wanjek ( Note 1), donne des éléments de réponse. Cet ouvrage présente une analyse exhaustive et détaillée des programmes de restauration sur le lieu de travail mis en œuvre par les gouvernements, les employeurs et/ou les travailleurs depuis l'Autriche jusqu'à l'Antarctique. Alimentation au travail donne un aperçu fidèle et passionnant des habitudes alimentaires dans le monde du travail.

Le véritable coût d'une alimentation négligée

Le message essentiel de l'étude Alimentation au travail est que des repas sains, partagés entre collègues dans un cadre paisible, permettent aux travailleurs de donner le meilleur d'eux-mêmes. Lorsqu'ils sont détendus et bénéficient d'une alimentation correcte, les travailleurs sont plus productifs, ce qui permet à leurs employeurs et à leur famille d'en tirer un meilleur parti. L'auteur signale que ce schéma, aussi idéal soit-il, relève le plus souvent de l'exception.

L'étude montre que, pour les entreprises du monde entier, une alimentation inadaptée peut provoquer des pertes de productivité allant jusqu'à 20 pour cent. Dans les pays plus pauvres comme l'Inde, les maladies et les décès liés à la malnutrition coûtent de 10 à 28 milliards de dollars par an. Les carences en fer - à l'origine de faiblesse physique, d'apathie et de manque de coordination - représentent des pertes de 5 milliards de dollars en Asie du Sud-Est. Le plus souvent, les travailleurs, les employeurs et les gouvernements se retrouvent pris au piège d'un cercle vicieux typique: mauvaise alimentation/mauvaise santé/faible productivité et pauvreté.

Dans les pays plus riches, une forte consommation de nourriture à base de friandises provoque obésité, maladies cardiaques, cancer et diabète. Avec deux tiers de sa population victimes de surpoids, le coût annuel pour les entreprises américaines en terme d'assurance, d'arrêts maladie et autres dépenses s'élève à 12,7 milliards de dollars.

"Notre argument, déclare C. Wanjek, est qu'une bonne alimentation au travail est un élément déterminant de la productivité, de la santé et de la sécurité, des salaires et de la sécurité de l'emploi - autant de préoccupations partagées par les employeurs, les syndicats et les travailleurs. En n'offrant pas un meilleur choix de repas à leurs employés, les entreprises agissent à l'encontre de leurs propres intérêts."

Les rares gouvernements qui se sont efforcés de promouvoir une alimentation de meilleure qualité ont ciblé les écoles et une plus large population, occultant les lieux de travail. Pour C. Wanjek, cet oubli est une occasion manquée. Il conclut en outre qu'en dépit des efforts déployés par les gouvernements les taux d'obésité connaissent une hausse rapide, particulièrement en ce qui concerne les enfants et les adolescents. Le Danemark, où le programme national "6 om dagen" (six jours sur six) permet l'accès à des fruits gratuitement ou à bas prix aux travailleurs des entreprises bénéficiaires, fait figure d'exception.

Plusieurs raisons conduisent Alimentation au travail à soutenir que le lieu de travail est un terrain privilégié pour concrétiser l'ensemble des discours favorables à une alimentation saine. C. Wanjek fait remarquer que les lieux de travail sont, à l'instar des écoles, des endroits uniques où, jour après jour, année après année, se rend un même groupe de personnes. Les adultes passent le tiers ou la moitié de leurs heures de veille au travail. En outre, la journée de travail est rythmée par les repas et les rafraîchissements - pauses-café, déjeuners, pauses-thé et utilisation de fontaines rafraîchissantes. Quiconque a travaillé huit ou douze heures d'affilée peut comprendre que les travailleurs ressentent le besoin de faire une pause. Comme l'affirme C. Wanjek, "Fred Flintstone lui-même a sauté de joie en entendant la sirène marquer la pause de midi."

Où est le blocage?

Terrains privilégiés d'une action en faveur de la santé, la grande majorité des lieux de travail n'offrent malheureusement à leurs travailleurs que l'exact opposé d'une nourriture saine: distributeurs remplis de pop corn et de pommes chips; fast-food, ou vendeurs ambulants qui proposent des plats trop salés, gras et parfois avariés; réunions de travail agrémentées de petits pains ou de beignets et occasions toujours plus réduites d'arrêter le travail pour déjeuner.

Dans les pays en développement, les travailleurs sont parfois privés de la possibilité de prendre des pauses-déjeuner quand ils ne sont pas tout simplement privés de ce droit, tandis que dans les pays industrialisés de plus en plus de travailleurs choisissent de déjeuner au bureau, un phénomène connu sous le nom de SAD (coincé au bureau). C. Wanjek fait référence à une récente étude réalisée au Royaume-Uni selon laquelle 70 pour cent des personnes travaillant dans des bureaux prennent leur déjeuner sans quitter leur poste de travail. Pourtant, insiste C. Wanjek, la possibilité de se détendre est aussi essentielle à la productivité qu'une bonne alimentation.

En se fondant sur des études de terrain menées dans vingt-huit pays Alimentation au travail propose un menu très varié de solutions alimentaires adaptées à n'importe quelle entreprise. Ces solutions vont du réaménagement des cantines ou des réfectoires à la distribution de tickets de restauration et à l'amélioration de la qualité de la nourriture proposée par les vendeurs ambulants en passant par ce que C. Wanjek appelle des "solutions pour les familles". Cette catégorie comprend des magasins proposant de la nourriture à bas prix, des rations alimentaires à emporter ainsi que des dortoirs pour les travailleuses exposées du Bangladesh. S'il est encore trop tôt pour évaluer certains projets, nombre d'entre eux démontrent toutefois que des solutions simples et peu coûteuses permettent de fournir une nourriture de très bonne qualité sur le lieu de travail.

La pratique montre que les employeurs sensibilisés à ce sujet peuvent accroître les bénéfices de leurs entreprises. Lorsque les travailleurs de Glaxo Wellcome Manufacturing à Singapour ont demandé une nouvelle cantine proposant une nourriture plus saine, l'entreprise a accepté. Cela a non seulement permis de créer un espace plus clair, plus grand et plus agréable, mais un diététicien a en outre été embauché afin d'apprendre aux cuisiniers à composer de meilleurs menus. Des crudités, davantage de fruits, moins de friture. Pour quels résultats ? Depuis l'an 2000, les dépenses de santé de Glaxo Wellcome Manufacturing ont baissé de 13 pour cent, et depuis 2002 le taux moyen d'absentéisme a chuté de moitié passant de 3,7 à 1,9 jour - ce qui, selon C. Wanjek, montre que les gains en productivité sont équivalents aux investissements en matière d'alimentation.

Ailleurs, c'est seulement après un long combat que de telles avancées ont été possibles. Mexmode, une entreprise coréenne de confection basée dans le nord du Mexique, entretenait des relations houleuses avec les groupes de défense des droits des travailleurs. Nourriture avariée, asticots et cheveux dans les assiettes, intoxications alimentaires étaient autant de sujets de plaintes. Après un combat d'un an, ponctué de grèves, de réclamations écrites, de regroupement des travailleurs en syndicats et de négociation collective, la direction de l'entreprise a cédé. Les travailleurs ont obtenu un réfectoire plus clair, doté d'une capacité d'accueil quatre fois plus importante, proposant une nourriture de meilleure qualité et un plus large choix de repas sains, de petits déjeuners et de dîners. Cet exemple permet de montrer que ce qui est bon pour les travailleurs l'est également pour les résultats de l'entreprise.

Pour certains travailleurs, l'alimentation n'est rien d'autre qu'une question de survie. Par exemple, les soldats britanniques en service commandé ne peuvent rester vigilants et alertes grâce à leurs rations alimentaires. Présentées sous forme de portions légères et compactes, ces rations contiennent trois repas et une boisson chaude ainsi que des plats végétariens, cachères, halals et sikh/hindous. Au Kenya, l'entreprise horticole de production de roses Simibi Roses fournit gratuitement des déjeuners végétariens à ses employés. Comme l'explique un travailleur d'une cinquantaine d'années, "il arrive que mon budget soit si serré que je ne peux pas me nourrir par mes propres moyens jusqu'à la fin du mois. C'est grâce aux repas distribués par l'entreprise que j'arrive à survivre".

Mais Alimentation au travail est plus qu'une illustration des actions mises en œuvre par quelques entreprises progressistes à l'échelle mondiale. C'est également un guide utile présentant une liste d'informations détaillées et concrètes destinées à l'usage des gouvernements, des employeurs et des syndicats désireux de connaître les solutions les mieux adaptées à leurs situations respectives. A titre d'exemple, les tickets de restauration et les réfectoires sont des solutions adaptées aux moyennes entreprises comptant moins de cent salariés, tandis que les cantines conviennent mieux aux grandes entreprises implantées dans des zones isolées, comme les sites d'exploitation minière par exemple.

L'étude conclut que des repas sains pris dans un cadre propre et calme ne devraient pas être considérés comme un luxe mais comme un élément indispensable au moral, à la santé, à la sécurité et à l'efficacité des travailleurs. Ce qui fait de l'étude Alimentation au travail une option salutaire pour toute entreprise qui souhaiterait améliorer ses résultats financiers.

Eclairage sur la mise en œuvre concrète des programmes de restauration au travail

Assurer l'accès des travailleurs à une bonne alimentation ne passe pas automatiquement par des investissements importants en terme d'infrastructure, de traiteurs ou de cuisiniers. Des tickets de repas ou des tickets permettant l'achat de nourriture sont une solution idéale pour les entreprises en milieu urbain désireuses d'aider leurs employés à se nourrir correctement. Toutefois, la clé du succès réside dans un engagement gouvernemental (à travers des incitations fiscales), de la part de restaurateurs et des commerçants (à proposer une nourriture sans danger, saine et abordable), des employeurs (à s'acquitter de tout ou partie du prix des tickets) et des employés (à faire usage de leurs titres). Voici comment ce système fonctionne dans deux pays très différents.

Au Brésil, ce sont près de cinq millions de travailleurs qui utilisent chaque jour des tickets permettant l'achat de provisions tandis que quatre autres millions de travailleurs achètent des plats cuisinés. Intitulé Programa de Alimentação do Trabalhador (PAT), la solution mise en œuvre depuis près de trente ans sous la supervision d'une commission tripartite a pour but de remédier à la malnutrition chronique dont sont victimes les travailleurs à faibles revenus. Chaque repas payé à l'aide d'un ticket de restauration doit comporter une quantité déterminée de calories et de protéines. Depuis son lancement, cette initiative a permis de réduire le nombre d'accidents du travail et d'arrêts maladie, tandis que la productivité s'est accrue, particulièrement dans les entreprises participantes. Si le PAT n'est pas un modèle de perfection, il n'en a pas moins permis de stimuler le secteur de la restauration, d'apporter des réponses au problème de la malnutrition et d'accroître les bénéfices des entreprises.

La Hongrie occupe le premier rang des pays dans lesquels les travailleurs bénéficient de programmes de tickets de restauration puisque plus de 80 pour cent de ses 2,75 millions de salariés en disposent. Les tickets de restaurations ont été lancés en vue de contrôler la perception de taxes, d'améliorer la santé des travailleurs et de s'aligner sur le reste de l'Europe. Les titres peuvent être utilisés dans n'importe quel restaurant ou pour l'achat de nourriture. Une telle liberté n'est pourtant pas une solution aussi avantageuse qu'il y paraisse. On est loin aujourd'hui de l'époque de pénurie alimentaire durant laquelle a été mis sur pied le système de titres de restauration. Seuls 8,6 des Hongrois vivent au-dessous du seuil de pauvreté, au lieu de 12,7 pour cent aux Etats-Unis. A présent, la Hongrie est confrontée à des problèmes de maladies cardiaques, de cancer et d'obésité tous liés aux régimes alimentaires.


Note 1 - Rédacteur free lance dans les domaines de la santé et de la science établi aux Etats-Unis. C. Wanjek est titulaire du Master en sciences de l'environnement de la Harvard School of Public Health.