Pratiques de recrutement problématiques dans l'industrie de la construction

Pendant des dizaines d'années, le secteur de la construction a prôné des pratiques de travail dites «flexibles». Cette politique a eu pour résultat une détérioration des salaires, des conditions de travail et, bien sûr, de la stabilité de l'emploi. A tel point qu'il est devenu désormais très difficile pour cette industrie d'attirer de nouvelles recrues. Voilà ce que dévoile en substance un rapport soumis aux fins de discussion à la Réunion tripartite sur l'industrie de la construction qui se tiendra du 10 au 15 décembre au Bureau international du Travail (BIT) à Genève.

Communiqué de presse | 6 décembre 2001

GENÈVE (Nouvelles du BIT) - Pendant des dizaines d'années, le secteur de la construction a prôné des pratiques de travail dites «flexibles». Cette politique a eu pour résultat une détérioration des salaires, des conditions de travail et, bien sûr, de la stabilité de l'emploi. A tel point qu'il est devenu désormais très difficile pour cette industrie d'attirer de nouvelles recrues. Voilà ce que dévoile en substance un rapport * soumis aux fins de discussion à la Réunion tripartite sur l'industrie de la construction qui se tiendra du 10 au 15 décembre au Bureau international du Travail (BIT) à Genève.

«Aux quatre coins du monde, ou presque, les travailleurs de la construction n'envisagent pas leur travail d'un œil favorable. Au contraire, ils le perçoivent comme un emploi de seconde zone», explique ce rapport.

Cette perception ne peut qu'empirer une image de marque déjà peu reluisante et donc compliquer davantage le recrutement et l'acquisition de compétences. Par conséquent, ce secteur doit, de plus en plus souvent, se tourner vers la main-d'œuvre temporaire, recrutée parmi les émigrants, les femmes et les minorités ethniques.

Dans certains pays d'Europe occidentale, «la population ouvrière vieillit sans que les retraités ne soient remplacés par de nouvelles recrues», indique le rapport. Les Etats-Unis vivent une expérience similaire, explique le rapport. «Traditionnellement et parce que c'était le seul moyen de les garder dans ce secteur, les ouvriers de la construction étaient mieux payés que leurs collègues d'autres industries. Cet avantage s'est constamment érodé au cours de ces 20 dernières années, entraînant la fuite de travailleurs qualifiés, difficiles à remplacer».

Dans certains pays en développement, le secteur de la construction est celui qui connaît une croissance parmi les plus rapides. Traditionnellement, il offre aux travailleurs les moins scolarisés une porte d'entrée dans le monde du travail. Toutefois, c'est plus souvent par nécessité que par choix. Dans certains marchés, à cause de la persistance de pratiques de travail archaïques, du travail en plein air, du travail temporaire ou occasionnel, beaucoup de personnes en viennent à se détourner des travaux de construction, les laissant aux provinciaux fraîchement débarqués ou aux étrangers et à leurs enfants.

Souvent, cette mauvaise image est attribuée à la nature même de ce travail, considéré comme «sale, difficile et dangereux». L'analyse du BIT est toute autre. «La véritable raison de ce discrédit est à rechercher dans les conditions de recrutement beaucoup plus que dans la nature du travail lui-même.»

On fait ici référence en particulier à «l'externalisation» du travail, pratique par laquelle le recrutement est confié à des sous-traitants ou autres intermédiaires peu fiables, ce qui a rendu le travail dans la construction de plus en plus temporaire et précaire, avec des répercussions importantes sur la sécurité et la santé au travail. De même, ces pratiques ont ébranlé les conventions collectives et la formation au point que ce secteur a vu le niveau des qualifications baisser sensiblement dans certains pays.

Dans de nombreux pays en développement, «le recours à des sous-traitants ou intermédiaires pour le recrutement est une pratique établie de longue date et généralisée», poursuit ce rapport. «Elle concerne 80 à 90% de la main-d'œuvre». Pour les pays industrialisés, l'embauche directe par les maîtres d'œuvre avait constitué la norme jusque dans les années 70. Aujourd'hui, dans certains de ces pays, ces bonnes pratiques ont rapidement disparu pour laisser la place à des pratiques proches de celles rencontrées dans les pays en développement.

La croissance de cette pratique dite de l'externalisation du travail a permis à un nombre important d'entreprises de se détacher de l'aspect proprement physique des travaux de construction pour se concentrer sur l'aspect services: «Les grandes entreprises qui représentent une part significative du marché de la construction sont de plus en plus éloignées des chantiers et de ses ouvriers. Les sous-traitants et fournisseurs de main-d'œuvre sont devenus les principaux employeurs du secteur de la construction alors même que ce sont des petites, voire très petites, sociétés».

En Europe, ces tendances sont particulièrement visibles en Espagne et en Grande-Bretagne. Dans la péninsule ibérique, sur le million et demi de travailleurs de la construction, 61% sont titulaires d'un contrat temporaire, alors que la moyenne dans ce pays est de 32%. En ce moment, cette industrie éprouve des difficultés pour recruter de nouveaux travailleurs, spécialement parmi les jeunes ouvriers qualifiés. Les employeurs sont de plus en plus obligés de se tourner vers le flux constant d'immigrants en provenance d'Afrique du Nord, d'Amérique latine ou de l'Europe de l'Est.

Au Royaume-Uni, il devient difficile de recruter des ouvriers parmi les jeunes gens, autrefois une source naturelle d'approvisionnement en main-d'œuvre pour cette industrie. Les employeurs doivent se rabattre vers d'autres secteurs de la société comme les femmes et les minorités ethniques. La plupart des sociétés britanniques travaillent avec des indépendants. Entre 1970 et 1995, la part des indépendants a doublé, passant de 30 à 60%. Des enquêtes menées sur les chantiers ont parfois révélé l'existence de cinq niveaux de sous-traitance.

Même l'Allemagne n'échappe pas à cette tendance. Les règles du marché interne sont toujours aussi strictes, mais le système est sous pression car les sous-traitants étrangers ne sont pas soumis aux mêmes conventions collectives, et le système de contrôle dans l'ancienne Allemagne de l'Est semble plus fragile. Il y a quarante ans, 130 compagnies allemandes employaient plus de 500 ouvriers. Aujourd'hui, elles ne sont plus que 50. En Allemagne, en France et en Finlande, seulement un quart des ouvriers de la construction est embauché par des sociétés de plus de 100 employés.

Cette tendance est aussi visible aux Etats-Unis où les maîtres d'œuvre n'employaient plus, en 1997, que 24% de la main-d'œuvre globale contre 35% en 1967. A la fin des années 90, les deux tiers environ de la main-d'œuvre étaient employés par des intermédiaires.

De par le monde, on compte 111 millions d'ouvriers dans la construction. A peine un tiers de ces derniers réside en Europe de l'Ouest, en Amérique du Nord, au Japon ou en Australie. Et pourtant, c'est dans ces pays à haut revenu que se concentrent les trois quarts du chiffre d'affaire mondial du secteur de la construction, estimé à 3000 milliards de dollars.

«Les pays à haut revenu représentent 77% du chiffre d'affaires mondial de la construction mais seulement 26% de la main-d'œuvre», indique le rapport. «Le reste du monde produit seulement 23% du chiffre d'affaires global, mais concentre 74% de l'effectif mondial». Selon le rapport, il y a très peu de chances de voir ces tendances s'inverser de manière radicale.

«Le grand défi, poursuit ce rapport, sera de parvenir à améliorer l'image de marque de l'industrie de la construction afin que les jeunes aient plus l'envie de travailler dans ce secteur».

Un des thèmes de discussion retenus par les délégués à la réunion tripartite est celui du problème des travailleurs temporaires ou engagés par des sous-traitants. Il s'agira d'envisager des solutions pour s'assurer qu'ils bénéficient des mêmes droits sociaux et des mêmes possibilités d'accès aux programmes de formation que leurs collègues employés de manière directe et permanente.

* «L'industrie de la construction au XXI e siècle: Image de marque, perspectives d'emploi et qualifications professionnelles» , Bureau international du Travail, Genève, ISBN 92-2-212622-X. Prix: 15 francs suisses.