Climat et solutions de travail décent

Emplois verts en Albanie: «Nous devons apprendre des erreurs du passé»

Alors que les dirigeants du monde entier sont réunis à Paris pour faire progresser les agendas du travail décent et du climat, un projet de l’OIT a permis de créer des emplois – dont la jeunesse albanaise a tant besoin – tout en nettoyant les lacs pollués et en réhabilitant les terres agricoles dégradées.

Reportage | 9 décembre 2015
Le chômage des jeunes est élevé en Albanie. Ainsi, 34,2 pour cent des hommes et des femmes âgées de 15 à 29 ans sont sans travail. La pénurie d’emplois et de services pour l’emploi pousse de nombreux jeunes Albanais à travailler dans l’économie informelle ou à s’expatrier en quête d’horizons meilleurs.

«Une multitude de facteurs empêche les jeunes d’utiliser pleinement leur potentiel. Sous l’angle du marché du travail, ils manquent de formation professionnelle, d’expérience et, parfois, ils n’ont pas su faire des choix éducatifs compatibles avec les besoins du marché du travail», explique Teuta Zejno, coordinatrice nationale du projet Des Réponses locales au problème de l’emploi des jeunes (LLYREC en anglais) de l’OIT.

Retirer les filets de pêche abandonnés du lac de Shkodra
Lancé par l’OIT et le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 2012, LLYREC a offert aux jeunes des possibilités de formation technique et professionnelle correspondant aux besoins réels du marché du travail. La formation comprend souvent des éléments liés à la préservation et à la réhabilitation de l’environnement, ce qui permet de traiter simultanément les problèmes liés à l’environnement et à l’emploi.

Pêche durable et nettoyage du lac de Shkodra

Le projet LLYREC concerne trois régions d’Albanie où les taux de chômage des jeunes et celui de l’emploi informel sont les plus élevés: Lezhë, Kukës et Shkodra.

Le lac de Shkodra, situé à la frontière entre l’Albanie et le Monténégro, est le plus grand lac des Balkans. Il abrite plus de 200 espèces d’oiseaux, dont certaines sont rares et menacées d’extinction, et 34 espèces de poissons dont 7 sont endémiques de ce lac. Parce qu’il permet aux oiseaux sauvages migrateurs de faire étape et d’hiverner, le lac de Shkodra est un site de conservation des zones humides classé Ramsar.

Depuis de nombreuses générations, pêcher dans le lac de Shkodra est une activité de subsistance traditionnelle pour les gens de la région. De nos jours, le matériel de pêche abandonné, perdu ou rejeté (ALDFG en anglais) pollue le lac; les poissons et les animaux marins sont pris au piège, s’emmêlent dans les filets et en meurent parfois. Ce matériel représente aussi un risque pour la navigation et les bateaux de pêche. Ajoutée à la pêche illégale ou non réglementée, cette pollution a affaibli les populations piscicoles du lac. Il va sans dire que cela a d’importantes répercussions économiques sur les moyens de subsistance des pêcheurs professionnels qui n’ont plus les moyens de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille.

Les gros engins de pêche ont été abandonnés.
Le projet LLYREC à Shkodra a proposé une formation professionnelle aux jeunes de la région qui souhaitent travailler dans le secteur de la pêche du lac de Shkodra. Les participants apprennent les méthodes de pêche durable et à restaurer l’intégrité du lac de Shkodra en enlevant l’ALDFG et d’autres déchets. «Sensibiliser les jeunes à l’importance de protéger l’environnement et de promouvoir l’équilibre de l’écosystème pourrait préparer le terrain à un développement plus durable», déclare Mme Zejno.

Soixante stagiaires âgés de 18 à 29 ans ont été sélectionnés pour participer à la formation LLYREC qui prévoit des cours théoriques consacrés aux outils et aux méthodes de pêche, aux dimensions biologiques et écologiques et aux moyens d’éviter de pêcher pendant la période de reproduction.

Dans le cadre de la formation, les participants et les membres de l’organisation locale de gestion de la pêche ont passé 50 jours à retirer le matériel de pêche abandonné, perdu ou rejeté et d’autres débris du lac de Shkodra sur une superficie total de 129 km2. Le lac est maintenant nettement plus propre et sûr pour les bateaux de pêche.

Suite à leur participation aux activités du projet LLYREC, 41 jeunes ont inscrit des entreprises de pêche au centre national d’enregistrement. Ils s’engagent maintenant à appliquer les pratiques durables qu’ils ont apprises.

«Nous devons apprendre des erreurs du passé. Si nous les évitons et agissons pour protéger le lac, cela sera à coup sûr profitable pour les futures générations qui gagneront leur vie dans ce secteur», explique Erjon Brojaj, 28 ans, bénéficiaire du programme LLYREC.

Grâce à LLYREC, un total de 340 jeunes, dont 20 jeunes handicapés, ont acquis de nouvelles compétences grâce à des programmes de formation sur le terrain mis en place avec le concours du Service national pour l’emploi. Plus de 75 pour cent ont trouvé du travail par la suite.

Erjon Broja, bénéficiaire du programme
Le projet LLYREC s’appuie sur le travail entrepris par le programme conjoint des Nations Unies sur l’emploi des jeunes et la migration (YEM, 2008-2012) qui fut mis en œuvre conjointement par l’OIT, l’OIM, l’UNICEF et le PNUD. YEM agissait au niveau des pays pour intégrer l’emploi des jeunes dans les politiques nationales et renforcer les capacités des responsables politiques et des institutions du marché du travail à mettre en œuvre des politiques en faveur de l’emploi des jeunes grâce à des formations et à des ateliers.

Aller de l’avant

La stratégie nationale d’emploi et de compétences de l’Albanie pour 2014-2020 définit clairement un cadre politique pour sept ans qui comprend le renforcement constant des politiques et des services du marché du travail, de nouveaux bureaux pour l’emploi et la réforme du système d’enseignement et de formation techniques et professionnelles (EFTP). L’idée est de faire correspondre les offres de formation aux besoins véritables des employeurs.

Un premier bureau pour l’emploi est actuellement opérationnel à Tirana, la capitale albanaise. De janvier à juillet 2014, 6 344 personnes ont trouvé du travail grâce à ce bureau et, pendant l’année universitaire 2014-15, le nombre d’étudiants enrôlés dans des programmes d’enseignement et de formation professionnels a augmenté de 40 pour cent.

Des châtaignes pour vivre

Les activités de LLYREC concernent aussi d’autres secteurs économiques. A Kukës, elles mettent l’accent sur la création d’emplois dans la production de châtaignes. Les châtaignes constituent une source considérable de revenus dans la région et la population locale affirme que «les châtaignes sont leur gagne-pain». Elles ont aussi une portée culturelle: une légende raconte que l’armée du roi Gentius d’Illyrie a survécu en mangeant des châtaignes.

Les forêts de châtaigniers de la région ont souffert de maladie et de négligence. La jeunesse locale est très mal informée quant à la manière de prendre soin et de protéger les châtaigneraies ou de tirer profit des châtaignes qu’elles produisent. Abandonnant ce capital vert, beaucoup de jeunes choisissent d’émigrer vers les zones urbaines où ils doivent mener un rude combat pour entrer sur le marché du travail.

LLYREC a permis aux jeunes d’acquérir des compétences pour la culture et l’exploitation des châtaigneraies. Les jeunes ont reçu un enseignement sur la gestion durable des forêts, ce qui leur a donné les connaissances et les compétences pour gérer efficacement et valoriser cette précieuse ressource. Suite à la formation, sept participants ont créé une coopérative pour gérer une châtaigneraie de 350 hectares.

La forêt, autrefois laissée à l’abandon, est maintenant considérée comme un précieux atout. Les forêts agissent comme des puits de carbone, absorbant dans l’atmosphère les gaz à effet de serre qui provoquent le changement climatique. La protection de la forêt joue dès lors un rôle important dans la protection du climat.